Cofondateur de Topager, une start-up qui développe l’agriculture urbaine, Frédéric Madre fait notamment pousser des tomates, des framboises ou encore du houblon sur les toits de l’Opéra Bastille, à Paris. Mais partout ailleurs aussi ! Pour ADRESSE, il se livre dans notre rubrique « un trajet avec » sur son rapport à la ville, ses soubresauts, son évolution, mais aussi aux vêtements !

 

Frédéric, sur quel trajet on se retrouve aujourd’hui ?

On se retrouve sur un trajet qui m’amène vers les toits de l’Opéra Bastille, l‘un des sites les plus importants de Topager puisqu’il fait 2500 m2. En fait je suis parti ce matin de chez moi, dans le Perche, pour rejoindre Paris. Je suis arrivé à Montparnasse, j’ai filé à Étoile pour une réunion et je suis venu vers ici ensuite. Je me balade beaucoup dans Paris pour assister à des rendez-vous à droite et à gauche, je suis aussi régulièrement à nos locaux vers Ourcq, dans le 19e. Et finalement je me retrouve souvent ici. C’est un lieu où je peux reprendre une bonne bouffée d’air en mettant concrètement la main à la patte. C’est quelque chose de très important pour moi. Je suis un néo-rural, toujours entre chez moi et Paris où je travaille pour concevoir les projets de Topager, mais aussi comme chercheur associé, spécialisé en écologie urbaine, au Museum national d’Histoire naturelle.

 

Est-ce ton trajet préféré ?

Je n’ai pas vraiment de trajet préféré ou détesté, je les aime tous ! Et si certains semblent moins beaux, c’est à nous de les embellir. En général, je prends beaucoup le train, le métro ou le vélo, assez peu la voiture - par conviction - même si parfois, c’est quand même un peu obligé parce qu’on transporte du matériel lourd ou des légumes. Mais chez Topager, on roule avec un véhicule électrique !

 

Les trajets sont-ils une contrainte pour toi ?

Non. Je profite des trajets pour travailler, lire, réfléchir ou rêvasser. Je ne me lasse pas de regarder les paysages, d’observer la ville, les toits. Quand je suis à pied, je regarde aussi comment la nature se faufile dans l’urbain : cela fait partie de mon métier de chercheur ! Voir un pied de tomates qui pousse au pied d’une gouttière, c’est toujours une belle surprise. Et si certains pensent que cela fait sale ou mal entretenu, moi je trouve au contraire agréable de voir les plantes se développer comme ça.


 

Tu es très proche de la nature et aussi attaché à la ville…

Je ne suis pas du tout hostile à la ville, au contraire, j’aime ce que j’y fais. J’y viens pour réintroduire de la campagne avec beaucoup de passion. Quand on est sur des espaces comme celui de l’Opéra Bastille ou d’autres d’ailleurs, avec les légumes qui poussent, les odeurs qui montent, les goûts, on est loin de l’idée caricaturale de la ville grise.

 

En quoi Topager change la ville ?

Depuis 20 ans, le fait de végétaliser la ville a changé la vision que l’on peut en avoir. Notamment dans les villes denses, comme Paris, où il y a très peu de places disponibles. Comme il n’y a plus de place au sol, la végétalisation des toits s’est imposée avec tous les avantages que cela peut avoir. On a ainsi pu en profiter pour réintroduire de la biodiversité en ville, avec tous les « services » liés : filtrer l’eau, la stocker, rafraichir. Tout ce mouvement là peut aider à adapter la ville au réchauffement climatique et réintroduire un maximum de nature en ville. Dans un premier temps, il y a eu un vrai engouement autour de cette idée de végétaliser et finalement avec l’agriculture urbaine, on donne un usage encore plus utile aux toits. On n’est pas dans l’utopie de nourrir la ville de manière autarcique car il faudrait végétaliser comme des dingues pour espérer y parvenir. Mais la démarche est intéressante car elle va apporter d’autres réflexions avec un but pédagogique fort qui permet de changer un peu les esprits et d’être sur des réflexions sur l’alimentation, la connexion à la nature, les enjeux environnementaux. À l’Opéra Bastille, on arrive pile au bout de notre logique. Car parfois on va réaliser des projets avec des petits potagers à but plus pédagogiques tandis que là on est sur un site où on va vraiment produire des fruits et des légumes en quantité, en suivant le cahier des charges bio, pour les gens de l’Opéra. Ici ce sont les administratifs et les musiciens qui bénéficient des paniers que l’on produit. Ainsi que quelques restos qui participent au projet.

 

Est-ce possible que cela ne soit pas vu comme accessoire ?

La végétalisation, certains pourraient voir ça comme un pansement vert que l’on met sur une énorme blessure due au développement de l’humain. Il ne faut pas le voir comme ça. Ce sont des étapes qui participent à une prise de conscience. Le plus important, c’est le changement des mentalités. Végétaliser chez nous, voir des abeilles venir, ça c’est une vraie action qui veut dire quelque chose, qui fait évoluer. L’habitat humain a été construit en excluant la nature, le fait d’être dans la végétalisation, c’est l’inverse : on repartage l’habitat avec d’autres espèces. Si on prend des tomates, poussées sur place, c’est autre chose que des tomates de supermarché. Ce n’est pas un effet de mode car cela fait 10 ans que cela s’ancre vraiment dans le paysage.

 

Y’a-t-il un vêtement qui fait la différence pour toi sur tes trajets ?

Je porte essentiellement des vêtements pratiques. Je me change pas mal en fait car je mets les mains dans la terre sur les sites de Topager et quand je dois aller à un rendez-vous, j’essaye quand même de porter ce qu’il faut pour bien présenter. Après si j’arrive avec une chemise de bucheron, ça passe tout à fait bien aussi (rires) ! Ça donne même un petit plus lié à notre activité.

 

Comment ton trajet quotidien s’inscrit-il dans le trajet de ta vie ?

J’ai toujours souhaité faire ce que je fais actuellement. Même si je ne savais pas que cela prendrait cette forme. J’ai toujours eu un engagement personnel très fort envers l’écologie et je voulais appliquer ces idées-là dans mon travail. Cette idée de réintroduire la nature en ville à travers la végétalisation des bâtiments, faire de l’agriculture sur les toits, c’est une démarche philosophique et éthique pour changer les choses. Au moins à mon niveau. Je ne dis pas que c’est la solution pour tout, et partout. Il y a plein d’autres solutions, mais si ça peut participer à ce que les humains soient plus respectueux de la planète, c’est déjà bien. Ou au moins que les urbains vivent mieux en ville et consomment des choses de qualité.

 

Est-ce qu’un trajet a déjà changé ta vie ?

Sûrement beaucoup ! Mais il y a une histoire que j’aime bien qui aurait pu la changer, enfin presque (rires). Au tout début du projet entre Topager et l’Opéra Bastille, j’arrive à l’entrée des artistes et je tombe sur Fanny Ardent. Elle patientait tranquillement. Quand elle m’a vu, elle m’a pointé du doigt et dit : « C’est avec vous que j’ai rendez-vous ! » Malheureusement, ça n’était pas moi (rires) ! C’est pour ce genre de choses que j’aime Paris, il se passe toujours quelque chose. Il y a ce côté Paris village que j’adore.

 

Si tu devais faire l’école buissonnière au lieu de ton trajet habituel, où irais-tu ?

Cela fait bien longtemps que je ne l’ai pas fait et ça me titille parfois… J’aimerais beaucoup me rebalader dans les catacombes de Paris ! Pour le coup, aujourd’hui, on pourrait y faire pousser des endives et des champignons plutôt que des tomates (rires). C’est assez étonnant de voir toutes les couches dont Paris est faite. Après j’ai aussi l’occasion assez régulièrement de monter sur les toits. On peut s’y promener de manière informelle. Le très profond et le tout en haut sont des lieux où on ne se sent plus nulle part et en même temps on sent la présence de cette ville grouillante.