Charles-Edouard Vincent a fondé Lulu dans ma rue, une start-up sociale qui met en relation des « Lulus », prêts à rendre des services contre rémunération, à des habitants d’un quartier situé aux alentours d’un kiosque dédié.

Ce polytechnicien sensible aux sujets d’exclusion tisse à sa manière un lien réel au cœur de Paris (et bientôt en banlieue et d’autres grandes villes de France).

Pour ADRESSE, il se livre dans notre rubrique « un trajet avec » sur son rapport à la ville, ses soubresauts, son évolution, mais aussi aux vêtements !

 

Charlie, sur quel trajet on se retrouve aujourd’hui ?

On se retrouve sur un trajet entre Sèvres – Babylone, où j’avais un déjeuner, et Jacques Bonsergent afin de se rendre à l’un des dernier kiosque Lulu dans ma rue ouvert. C’est le 8e, que l’on a installé récemment, après avoir démarré dans le 4e à Saint-Paul puis être allés dans le 17e à Villiers, et ainsi de suite. À chaque fois l’objectif est de se positionner dans des environnements où on peut recréer un certain esprit de village dans cette grande ville qu’est Paris. Et ce grâce à notre outil qui permet de rendre service à l’autre, tout en permettant aux gens de gagner de l’argent de manière légale, via des petits travaux comme les déménagements, du bricolage, etc. J’adore me rendre à nos différents kiosques car ils sont la partie émergée de notre projet et que l’ambiance y est toujours très bonne. On y fait des apéros, il y a des moments de rencontres forts.

 

Est-ce ton trajet préféré ?

C’est un trajet qui me fait plaisir car, en tant que fondateur, je passe beaucoup de temps à bâtir le projet au bureau ou lors de rendez-vous. Les kiosques sont la partie visible et moi je travaille sur la partie immergée en nouant les partenariats avec la ville, l’État, toutes les institutions. C’est un projet social qu’il faut structurer, cela prend beaucoup de temps ! Donc quand je viens aux différents kiosques, c’est toujours agréable.

 

As-tu un trajet que tu redoutes ?

Non, aucun.

 

Les trajets sont-ils une contrainte pour toi ?

Pas du tout. Mes trajets sont vraiment des temps que j’utilise pour gérer toutes les petites demandes que je peux avoir. Quand je suis au bureau, j’avance sur les dossiers de fond qui demandent de la réflexion longue, je fais aussi des réunions et évidemment les rendez-vous extérieurs. Et quand je suis en transport, je m’occupe des mails en retard, des petits textos, etc. Tout ce qui ne nécessite pas du travail en équipe et beaucoup de réflexion immédiate. J’ai au moins un ou deux déplacements par jour donc j’en profite. Et je privilégie vraiment le métro car avant j’étais en scooter et cela demande beaucoup de concentration de conduire dans Paris. Venant de Rueil-Malmaison jusqu’à la rue Pajol dans le 18e, j’étais toujours stressé de ne pas avoir pu envoyer tel ou tel message et au final je n’avais pas commencé ma journée quand j’arrivais au bureau. Le matin, c’est ma petite montée en pression et le soir, c’est le sas inverse pour rentrer dispo, en famille. Marcher pour réfléchir me plait aussi beaucoup !

 

Lulu dans ma rue a ouvert son premier kiosque en 2015 et se développe de plus en plus, avec un impact fort sur la ville, et un très bon accueil de la part des habitants. Comment cela fonctionne ?

La première chose que l’on apporte, ce sont des services du quotidien. Et cela n’existait pas sous cette forme. Avant il y avait du travail « au black » de manière marginale. Mais nous, on a structuré cela pour que ces travaux soient légaux. Par ailleurs, ces services sont désormais supports à des relations humaines dans les quartiers où on est implanté. On crée cela de manière très naturelle, on crée une ville plus inclusive car ces petits services, il y en a pour tous les niveaux de compétences. Porter trois cartons, c’est à la mesure de tout le monde, tout comme descendre un canapé. Faire du bricolage, cela va être plus élaboré. Nous, on part des compétences des personnes car on part du principe que tout le monde sait et peut faire quelque chose pour rendre service à quelqu’un. Tout le monde est le bienvenu chez Lulu. Ici, on gagne son argent, légalement, et ce n’est pas du « black », on travaille, on se sociabilise. On bâtit aussi une communauté de personnes qui se retrouvent autour de valeurs d’entraide, de solidarité, de rencontre. De même qu’il y a les Compagnons du tour de France, des Compagnons d’Emmaüs, ce que je voudrais, c’est que les Lulus puissent incarner ce type de valeurs : le professionnalisme et l’exigence du travail bien fait, l’entraide entre les Lulus et puis la bonne humeur. Parce que ça ne coûte pas cher de donner un sourire, mais ça change tout.

 

As-tu un vêtement qui fait la différence sur tes trajets ?

Je n’ai pas de vêtement totem. Là, aujourd’hui, je porte une petite veste en cuir mais je suis habituellement en costume. Il y a quand même quelques conventions que je respecte car on est une structure en devenir. J’évolue dans des environnements ou cela fait partie des codes vestimentaires. Je dois montrer que c’est une affaire sérieuse. On ne donne pas juste quelques « coups de main ». Derrière il y a de l’exigence, du professionnalisme, de l’ambition. C’est un projet qui a un très gros potentiel car nos villes en ont besoin. Et puis le costume me va bien (rires) ! Après si je devais avoir un fétiche, ce serait mon petit couteau suisse. Il me sauve bien souvent !

 

Comment ton trajet quotidien s’inscrit-il dans le trajet de ta vie ?

J’ai eu trois temps dans ma vie professionnelle. Le premier, il y a plus de 20 ans, au début des start-up. J’ai passé 7/8 ans à fond dedans, notamment chez Netscape. Ensuite, j’ai fait un grand virage puisque j’ai travaillé 10 ans pour Emmaüs. Et aujourd’hui Lulu dans ma rue est la synthèse de ces deux grandes expériences. Je voulais utiliser l’énergie, le dynamisme des start-up, avec le potentiel du numérique, dans une perspective d’impact social. Quand les smartphone sont arrivés, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire. C’est drôle parce que la technologie a détruit pas mal d’emplois liés à l’automatisation, mais d’un autre côté elle va permettre aussi de recréer d’autres emplois, avec le numérique, plus proches. La promesse de Lulu est là-dedans. La technologie se met au service de ces petits coups de main. C’est grâce à Emmaüs que j’ai compris beaucoup de choses sur le monde d’aujourd’hui. Les raisons pour lesquelles les gens n’arrivent pas à reprendre un boulot quand on leur en donne un, par exemple. Il faut passer du temps pour comprendre pourquoi ça n’est pas aussi facile, pour comprendre les fractures. Trouver une réponse adaptée est très compliquée. Du coup, après cette expérience, je n’aurais pas pu retourner dans une entreprise classique pour vendre des yaourts, il fallait que j’apporte ma pierre à l’édifice dans le social. Et Lulu dans ma rue peut apporter beaucoup dans la lutte contre l’exclusion. Pas dans tous les cas, mais dans des cas identifiés. Ainsi il y a des gens qui ne peuvent pas reprendre une activité salariée avec un chef, contraignante, par exemple. Chez Lulu, on n’a pas de chef, on est indépendant, on a des comptes à rendre à soi-même et ses clients. Et ça, il y a beaucoup de gens qui aiment ça. Ils peuvent s’exprimer là-dedans pour se reconstruire. Cette souplesse permet de s’adapter à des situations personnelles parfois très difficiles.

 

Si tu devais faire l’école buissonnière au lieu d’aller travailler, où irais-tu ?

Je n’ai aucune envie d’école buissonnière. Lulu est un projet tellement beau et tellement fort pour moi que je ne vois aucune raison de m’y soustraire. Je suis heureux, à ma place. J’ai la chance de travailler avec une équipe fantastique. C’est un projet magnifique avec des dimensions nombreuses : humaines, entrepreneuriales... Après, en famille, notre point de rendez-vous, c’est l’île d’Oléron. Sinon à Paris, j’ai toujours un petit coup de cœur pour le Quartier Latin où j’ai habité plus jeune.

 

Est-ce qu’un trajet a déjà changé ta vie ?

Après l’explosion de la bulle Internet des années 2000, je me suis retrouvé au chômage. Et je suis parti avec ma femme, pendant plusieurs mois. On est allé au Sénégal, en Namibie et au Népal. À deux reprises, nous nous sommes retrouvés dans des lieux très reculés. Et cela a été des expériences fortes. Cela a semé en moi les graines de mon virage professionnel. J’étais dans d’autres espaces temps, d’autres cultures, j’ai compris beaucoup de choses sur les relations aux autres, à la consommation, à l’individualisme et à la collectivité. Ce qui est fort, c’est la communauté !

 

Quelle est la chose la plus folle survenue lors d’un trajet ?

Il n’y en a pas tant que ça. Mais ce que j’adore, quand je prends le métro, c’est croiser des Lulus. À chaque fois je me dis : « C’est trop fort ». Je ne les connais pas tous évidemment car ils sont 800 maintenant mais j’en reconnais tout de même. Et puis parfois, ce sont eux qui viennent me parler. Ça, ça fait trop plaisir. Je reçois des super témoignages, ils sont super contents de ce qu’ils font. Il y a un retour fantastique, de vrais moments de grâce.