Marque des hommes en mouvement, ADRESSE a décidé d’aller à la rencontre de ceux qui transforment la ville au quotidien pour la rendre plus enthousiasmante. Notre vision est en effet fortement inspirée par ces parcours atypiques, par ceux qui changent concrètement le paysage urbain, par ceux qui mettent la ville en mouvement. Cette rubrique a la vocation de vous présenter ces personnalités. Fondateur de la Galerie Itinérance, consacrée au street art, le galeriste Mehdi Ben Cheikh est de ceux-là. Depuis plus de 15 ans, il redéfinit l’idée de musée et la place de l’art dans les rues. Il se livre dans « un trajet avec » sur son rapport à la ville, ses soubresauts, son évolution, mais aussi aux vêtements !

 

Mehdi, sur quel trajet on se retrouve aujourd’hui ?

Sur un trajet très court qui me mène de chez moi à ma galerie, Itinerrance, qui est juste à côté. Il n’y a pas plus de 100 m à parcourir : même en skateboard, ça n’est pas très intéressant à faire (rires) ! Mais je suis très attaché à mon arrondissement, le 13e, et à mon quartier en général : je le sillonne beaucoup à pied notamment. C’est vraiment chez moi, mon village. J’y suis toute la journée. Et le soir, je prends ma bécane pour aller à des évènements comme des vernissages ou autres, ailleurs, dans Paris. Mais quand je sors d’ici, je suis à deux doigts de prendre mon passeport… C’est déjà l’étranger ! J’ai tout dans le 13e. Déjà le boulevard Vincent Auriol, où il y a le parcours Street Art 13, c’est loin…

 

Quel rapport entretiens-tu avec la ville ?

J’ai un rapport assez étrange en fait. Mais j’adore. Le soir, en dehors du 13e, je suis comme un touriste dans Paris. Mais aussi un peu la journée en fait… Je suis un peu un touriste tout le temps. Je crois avoir toujours ce regard du type qui vient presque d’ailleurs et qui est en admiration devant tous les bâtiments. Je crois que je n’ai jamais eu ce regard du mec qui va au boulot, blasé, qui ne voit plus rien. Je suis toujours en train de scruter le moindre petit bâtiment, la moindre petite surface qui pourrait être peinte. Ou les beaux bâtiments qui ont traversé les époques. J’imagine le temps qui s’est écoulé, les siècles qui sont passés sur chaque recoin, les histoires qui se sont jouées à tel ou tel endroit. Il y a plein de choses qui me viennent tout le temps en tête. La ville me parle beaucoup.

 

À quoi est-ce lié ?

J’ai l’impression de vivre dans la plus belle ville du monde. C’est la seule ville qui a plus de 2000 ans d’histoire et qui reste aussi active. Rome a une longue histoire par exemple, mais n’est pas aussi importante et vivante que Paris aujourd’hui. Chaque arrondissement est un pays à lui tout seul, c’est fou. Cette ville est fascinante. Cela fait 25 ans que je suis là et que je navigue souvent à moto, je crois connaitre toutes les rues de Paris, et je me fais encore surprendre.

 

Combien de temps de trajet as-tu chaque jour ?

C’est très variable car ça n’est jamais pareil. Ce qui est sûr, c’est que dès que je vais quelque part, j’aime prendre mon temps. Je m’offre le loisir de baguenauder. Je prends toujours le trajet le plus sympa. Itinerrance, c’est ça. C’est l’itinéraire et l’errance. On s’offre l’occasion d’errer pour atteindre un but. C’est une attitude plus artistique. Je pense que ça reflète toute ma démarche, ma façon d’être, ma façon de gérer ma galerie.

 

As-tu un trajet préféré dans Paris ?

Dès que je longe la Seine, dans les deux sens. Avant on était plus proche car les quais sont désormais fermés aux véhicules motorisés. Mais je suis très content de ça pour tous ceux qui les empruntent à vélo, à pied, en skate. Néanmoins, à moto ou en voiture, quand tu sortais par la Concorde pour prendre les quais et que tu roulais jusqu’au 13e, tu étais presque au niveau de l’eau, tu passais sous tous les ponts et le soir, avec les lumières, il y avait un truc vraiment incroyable… Mais franchement je suis content qu’on puisse le faire à vélo. En plus il y a des trucs électriques maintenant. Ça va aussi vite. On prend le temps de voir et admirer ce parcours qui est à tomber.

 

As-tu, en revanche, un trajet détesté ?

Pas vraiment. J’aime bien varier les trajets pour la même destination.

 

Les trajets sont-ils une contrainte ou un plaisir pour toi ?

C’est un plaisir. La destination n’est pas le but, c’est le trajet qui compte comme on dit. Honnêtement, je pense que j’aurais vraiment pu être taxi dans Paris. Je connais pas mal de recoins. Et ça grâce notamment à l’appli FlashInvaders. Grâce à elle, tu peux arpenter Paris à la recherche de 1500 Invaders (des mosaïques de street art, ndlr) posés partout. C’est la meilleure des choses pour découvrir Paris ! C’est un outil touristique ludique hors du commun. La relation entre la ville et le street art, Invader en fait la démonstration avec brio. Tu es là, tu vas dans des rues où tu n’irais jamais juste parce que tu veux trouver des Invaders. Ça te fait gagner des points mais avec aucun prix à la fin. Tu gagnes juste le moment vécu et c’est déjà génial ! Moi je le fais avec mes trois enfants : on passe des après-midis à les chercher. On prend les vélos et on y va. On sort et c’est un moment de partage. Il n’y a pas plus jouissif que ça. Et en même temps, on découvre Paris, on parle de plein de petites choses. Ce bâtiment, cette rue… Ça leur apprend à aimer la ville en général et celle-ci en particulier.

 

As-tu une pièce qui fait la différence sur tes trajets ?

Je suis avant tout quelqu’un de très pratique. Il faut que mes habits soient résistants, me protègent du froid, des chutes, mais que je sois aussi à l’aise dedans. Je suis toujours un peu entre le sportif et le motard, avec la nécessité de pouvoir porter cela quand je vais à des vernissages. J’ai un blouson de moto que j’adore, un vieux Dainese qui a traversé les années. C’est ma seconde peau.

 

Avec la Galerie Itinerrance, les opérations comme la Tour 13, le parcours Street Art 13, tu as changé l’image du 13e et de la ville en général. Pourquoi cela a marché ?

On se réapproprie la ville tout en la respectant. C’est très bien de pouvoir peindre certaines surfaces, des murs aveugles, et cela dans des zones où la ville en a besoin. Cette zone du 13e qui est bourrée d’HLM, avec un métro aérien en plein milieu, ça lui donne une réelle plus-value. L’idée est d’intervenir avec du street art, de manière organisée et propre. Je vois mal ça dans des zones où il a des bâtiments haussmanniens. Ce serait un non respect de la ville car j’aime aussi le côté muséal de Paris. Il faut respecter ça, mais aussi imaginer une ville jeune et créative, dynamique et en adéquation avec son temps. Une ville nouvelle, plus moderne, plurielle. Cette ville s’est toujours agrandie, avec des remparts repoussés au fil des siècles. C’est à nous de les pousser plus loin encore avec le Grand Paris notamment.

 

Fresque après fresque, le boulevard Vincent Auriol est devenu un lieu touristique à part dans la capitale. Quel regard portes-tu là-dessus ?

Ce que je fais là-bas, c’est mon travail de galeriste. Au lieu de mettre des œuvres entre 4 murs, on peint des immeubles. C’est une galerie de 2/3 km de long où il n’y a rien à acheter – le marché se cale ensuite sur les artistes et leur travail sous d’autres formats. Ainsi on expose cet art sans le dénaturer. Et on peut bâtir les projets les plus beaux et les plus fous. On imagine le musée de demain. Et on veut en faire la démonstration au monde entier. Si Paris arrive à faire cela, cela sera recopié partout. C’est bien que ça sorte d’ici et pas d’ailleurs. Aujourd’hui, les gens ont compris que c’était positif pour le bien commun. Le maire, Jérôme Coumet, les bailleurs sociaux et les habitants sont de précieux soutiens. Les gens défendent leurs œuvres. Ils en sont fiers. Il y a des groupes de touristes qui viennent, qui s’installent, cela fait tourner les commerces. D’un quartier dortoir, on est passé à un lieu culturel. Cela change la vision du 13e.

 

Si tu devais faire l’école buissonnière, où irais-tu ?

Je n’ai aucune envie de la faire. Mon travail au quotidien est déjà tellement une école buissonnière. Aucune raison de fuir. Quand je sors de la galerie, c’est pour continuer à travailler. On va ailleurs et on revient toujours à nos bases. Après, j’ai bien un petit coin secret où j’aime aller, sur le boulevard Vincent Auriol justement. Sur un toit… J’y ai une vue sur tout ce que l’on a fait jusque là. J’y vois les murs à conquérir, je prends de la hauteur sur notre travail.

 

Comment ton trajet quotidien s’inscrit-il dans le trajet de ta vie ?

Je me projette peu. C’est l’instant qui me plaît. Tant que les choses avancent, tant que ça a du sens, je suis heureux. Le partage est quelque chose de très important pour moi. Tout ça est une belle aventure. On chemine avec ce mouvement et on veut le partager avec le plus grand nombre. Et plus il y a du monde, plus ce mouvement prend de l’importance et saute aux yeux des gens. Je pense être quelqu’un de fédérateur, qui embarque plein de monde dans une cause commune. Et celle-ci profite à tout le monde : les artistes, les passionnés, le public en général. Plus on est nombreux, plus on s’amuse.